Prenons Sophie, gérante d’une agence de communication de douze salariés à Bordeaux. Elle a placé une partie de ses économies dans un studio loué 560 euros par mois près de la gare Saint-Jean. Dans son entreprise, les impayés clients sont suivis chaque semaine : relance à quinze jours, appel à trente, mise en demeure à quarante-cinq, et suspension des prestations si rien ne bouge. Quand son locataire cesse de payer, elle applique le même réflexe. Le suivi, oui ; mais une partie des outils qu’elle utilise avec ses clients lui est ici interdite.
Les réflexes de gestion qui fonctionnent
La discipline d’une dirigeante est un atout réel. Un loyer est une créance comme une autre : il se suit, se relance, se documente. Un tableau des encaissements mis à jour chaque mois, une relance écrite dès le premier retard, un échange pour comprendre la cause, tout cela fonctionne aussi bien avec un locataire qu’avec un client. Beaucoup de bailleurs particuliers perdent des mois parce qu’ils n’osent pas relancer, ou parce qu’ils ne savent plus exactement ce qui leur est dû. Sophie, elle, sait à l’euro près où en est la dette, et cette rigueur lui servira devant le juge.
La logique de l’encours vaut également. Une dette qui grossit devient irrécouvrable : trois mois de loyer se négocient, douze mois se perdent. Agir tôt, c’est protéger la valeur de la créance. La loi ne fixe d’ailleurs aucun seuil minimal : un seul impayé suffit pour engager la procédure, comme le rappelle la réponse de Mon Avocat Bailleur sur le nombre d’impayés avant une expulsion.
Les armes qui n’existent pas en matière de logement
La différence tient à ce que le bailleur ne peut pas faire. Avec un client, Sophie suspend le service. Avec un locataire, couper l’eau, changer les serrures ou retirer les affaires est interdit : forcer quelqu’un à quitter le lieu qu’il habite par des manœuvres ou des contraintes, sans le concours de l’État, est puni de trois ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. L’expulsion d’un lieu habité ne peut être poursuivie qu’en vertu d’une décision de justice, après un commandement de quitter les lieux, puis un délai de deux mois. Et aucune expulsion ne peut être exécutée du 1er novembre au 31 mars, sauf exceptions.
Le formalisme est aussi plus lourd. Le commandement de payer doit contenir des mentions précises à peine de nullité : délai de six semaines, montant du loyer et des charges, décompte de la dette, possibilité de saisir le fonds de solidarité pour le logement et de demander un délai de grâce au juge. Pour un bailleur particulier, lorsque l’impayé dure deux mois ou atteint deux fois le loyer hors charges, le commandement est signalé à une commission de prévention des expulsions. Un modèle de mise en demeure commerciale ne remplit aucune de ces conditions.
Le juge, enfin, ne raisonne pas comme un tribunal de commerce
Pour une créance ordinaire, le code civil permet au juge d’accorder au débiteur des délais de paiement dans la limite de deux années. En matière de loyers, il peut aller jusqu’à trois ans, à condition que le locataire soit en mesure de régler sa dette et qu’il ait repris le paiement intégral du loyer courant avant l’audience. L’assignation doit être notifiée au préfet au moins six semaines avant l’audience, pour qu’un diagnostic social et financier soit réalisé. Le calendrier se compte donc en mois, pas en semaines.
Pour une dirigeante, la bonne méthode consiste à garder la rigueur de gestion et à confier la partie procédurale à ceux dont c’est le métier, comme elle le fait pour un contentieux client important. Les étapes pour récupérer des loyers impayés, de la mise en demeure à l’assignation, y sont présentées dans l’ordre. Sophie a fini par récupérer l’essentiel de sa créance grâce à un échéancier homologué par le juge. Sa conclusion ressemble à celle de ses comités de direction : les bons indicateurs ne servent à rien sans la bonne procédure.